Doxa orientalis

jeudi, juillet 14, 2005

Deux livres sur Ibn Rushd

On en entend parler de l'Andalousie et par la même occasion, d'Averroès, qui s'appelle en fait Ibn Rushd. Pourtant, on en lit peu, de l'Averroès. Faites une recherche sur n'importe quel site de vente de livres en ligne du mot-clé "Averroès", et vous serez bien déçus de ne trouver que 50 livres au grand maximum, comprenant les oeuvres de et sur lui. Deux livres à vous conseiller donc, parmi le peu de livres qui existent, pour vous faire une première opinion du penseur cordouan, savant encyclopédique, versé aussi bien dans la médecine que dans la science religieuse et la philosophie.




Oeuvre de Dominique Urvoy, cette biographie permet de capter pas mal d'éléments intéressants. Un focus sur le rôle d'Aristote dans la pensée d'Ibn Rushd (grande admiration pour Aristote mais pas d'aveuglement non plus, contrairement à ce que certains auteurs arabes ont laissé entendre parfois), mais aussi une étude sur les choix idéologiques de ce dernier en pleine période de conquête Almohade, qui sont des unitariens à la doctrine relativement fermée aux sciences qui ne sont pas liées à l'islâm et qui tentent de s'en émanciper un peu trop. Dominique Urvoy démystifie justement l'importance de la doctrine des muwahiddun (c'est-à-dire les unitariens, de tawhîd, "unicité", qui est d'ailleurs un thème central de l'islâm et particulièrement repris par Ibn `Abd al-Wahhâb) dans les faits, montrant que les dirigeants Almohades savaient s'entourer de savants et les garder dans leurs bonnes grâces, tout en étant obligés parfois de céder face à la pression des docteurs de la loi qui s'acharnaient parfois contre ce mécénat pour continuer à galvaniser les foules musulmanes et garder les rangs serrés face à la menace chrétienne. C'est ainsi que la disgrâce sur laquelle insista tant Youssef Chahine dans son film le Destin avec un tantinet de démagogie n'était qu'apparente puisque Ibn Rushd verra sa dépouille rapatriée en Andalousie après avoir été enterré à Marrakech, loin de sa terre natale. Il ne faut pas oublier que Ibn Rushd était lui-même Qadî et n'était donc pas étranger au monde de la science islâmique, selon un clivage pompeux science/religion, bien plus compliqué dans la réalité, mais qu'on simplifie dans les films et aussi parfois à des fins idéologiques.




Une approche plus philosophique avec le livre d'Ali Benmakhlouf, qui s'attache de plus près aux oeuvres de Averroès, ses commentaires nombreux sur les oeuvres d'Aristote et sur la République de Platon. On y découvre la liberté d'Averroès, qui ose parler des histoires relatées dans le Qur'ân comme des légendes archétypales qu'il ne faut pas prendre à la lettre, mais plutôt comme des exemples à suivre. Il touchait là à l'inaltérabilité du Qur'ân, qui accompagne une lecture littérale de celui-ci. On pourrait dire qu'il est là à la limite d'une lecture mu`tazilite, c'est-à-dire rationnelle et inspirée de la logique aristotélicienne. Bref, deux livres pour un seul Averroès, avant de passer à la lecture directe de ses oeuvres, que nous vous ferons découvrir ici-même très bientôt !

Pour les amateurs de philosophie islâmique, un lien vers un très bon forum de philosophie, qui a aussi ouvert un sous-forum sur le sujet: Philautarchie

mercredi, juillet 13, 2005

Pourquoi ce blog et pourquoi lire ces livres ?

Je suis certain que nombre d'entre vous passent sur ce blog, le lisent d'un oeil distrait, et lui trouvent peu d'intérêt sous prétexte qu'il n'est pas un blog émettant des opinions ou discutant de l'actualité du monde arabe. Pourtant, ce blog s'attaque au principe même du problème: aujourd'hui, on traite du monde arabe en le lisant à la lumière de l'islâm, et on lit l'islâm à la lumière de théories sécuritaires ou civilisatrices (comme celle de Huntington) recyclant les théories raciales, en remplaçant le terme de "race" par celui de "civilisation", en gardant les mêmes préjugés. Jamais peut-être l'édition du monde occidental n'a publié autant de livres sur l'islâm et la politique dans la région du Moyen-Orient et du monde arabe, par extension. Pourtant, en grande majorité, leur contenu est démagogique, raciste, ethnocentriste, islamophobe. Les théories poussérieuses sont remises au goût du jour et on appelle les militaires et autres agents de sécurité à la rescousse pour expliquer le pourquoi du terrorisme, comme si il avait commencé avec l'islâm. On ne veut voir que l'aspect négatif, pourtant largement minoritaire, bien qu'étant le plus évident, car on en montre que ça. Je vous propose pour ma part de voir la réalité, les faits, de se pencher sur les sources, de les critiquer, mais aussi de découvrir la culture arabe, non comme folklore, mais comme expression artistique à part entière, ni mieux ni pire qu'une autre: différente. Tout cela, vous le trouverez principalement dans les livres, rarement dans les médias. Voilà pourquoi ces livres sont si importants et primordiaux, pourquoi ils doivent passer devant tous les navets faits pour vendre et pour effrayer le grand public. N'hésitez pas à manifester votre avis en commentaire, si l'envie vous prend.

mardi, juillet 12, 2005

Prenez le chemin d'Edward Saïd...

A contre-voie. Mieux connu pour son livre Orientalisme qui a marqué une date dans le domaine de l'orientalisme, en le démystifiant et en lui renvoyant son image déformante par une dissection minutieuse, A contre-voie est l'autobiographie d'un homme qui se sait condamné par une leucémie mais qui reste engagé dans les causes qui lui ont été chères tout au long de sa vie.




En tant que professeur de littérature, l'écriture est belle, le style est travaillé; en tant que penseur et grand homme, son histoire est riche, protéiforme, pleine de rebondissements et de sens. Nous vivons avec lui en direct l'expulsion des palestiniens en 1948 par les israéliens et les menaces de la Haganah, nous vivons leur traumatisme, et nous assistons à l'éclosion d'une personnalité exceptionnelle, conditionnée par le destin palestinien, mais qui va trouver la force en elle-même de réunir les qualités nécessaires pour être l'emblème de tout un peuple, par-delà les confessions. Plus prosaïquement, cette autobiographie répond à la question: comment devient-on un grand homme ? Je vous laisse le soin de trouver la réponse dans la lecture de ce beau livre.

  • A contre-voie, Edward Saïd, LGF, 8€

lundi, juillet 11, 2005

L'Age d'or de l'islam

France 5 a diffusé sur son antenne il y a 3 ans des documentaires intitulés "Lorsque le monde parlait arabe", véritable hommage à la science arabe et au legs fait par celle-ci à la science européenne, bien ingrate à son égard. Je vous signale qu'un DVD existe, regroupant tous ces documentaires, supplémentés de bonus. Le ton de ce travail est ludique, parfois un peu naïf, mais toujours intéressant voire captivant.




Il dresse à gros traits (ce qui n'empêche pas la justesse) la place de la science arabe dans l'Histoire, véritable pied de nez à la parole de Renan dans son discours inaugural au Collège de France, parlant des "Sémites": "Nous ne leur devons rien". Je conseille tout particulièrement sa diffusion à des enfants, et il s'insère parfaitement au programme de classe de seconde concernant le monde musulman, trop synoptique à mon goût. Ce DVD complètera agréablement ce que les programmes ne peuvent accomplir faute de temps.

  • L'Age d'or de l'islam, France Télévisions, 27,51€

samedi, juillet 09, 2005

Biographie de Muhammad

Je reviens sur la biographie de Muhammad par Rodinson, qui m'a servi de support pour un post sur les lettres mystérieuses du Qur'ân. Je crois que c'est une des seules biographies du Prophète qui soit critique et récente. On voit étonnamment un foisonnement de biographies du Prophète dans les éditions traditionnelles comme Fayard de nos jours, non pas faites par des chercheurs, mais simplement des traductions des sources de la Sîrâ (Ibn Hishâm et Ibn Ishâq) sans appareil critique, la plupart du temps.




Cet appareil est bien présent dans l'oeuvre de Maxime Rodinson, qui a le mérite, contrairement aux (autres) orientalistes, de ne pas verser dans un dénigrement excessif de l'islâm et de son Prophète, de même qu'il a le mérite face aux biographies traditionnelles de ne pas verser dans l'hagiographie pathétique. Sans être une recension aveugle des traditions souvent forgées ou arrangées postérieurement, c'est un travail s'intéressant aux conditions matérielles qui ont favorisé l'émergence d'une personnalité telle que celle de Muhammad, et de la réussite de son projet. Dernier point important à mon sens: cette biographie a le mérite de ne pas prêter attention à une tendance retrospectiviste, qui consiste bien souvent à lire l'islâm avec des grilles de lecture postérieures, par exemple de considérer que les ambitions du Prophète étaient mondiales lorsqu'il envoya un contingent d'hommes à Tarbuk, alors que rien ne laisse présager qu'il s'agit de plus qu'une démonstration de force et d'une façon de récolter du butin.

  • Mahomet, Maxime Rodinson, Points Seuil, 7.95€

vendredi, juillet 08, 2005

Europe et islam

Si il n'y avait qu'un livre à conseiller sur ce thème, ce serait sans aucun doute celui de Franco Cardini, dont la lecture m'a été extrêmement agréable. C'est une véritable stimulation intellectuelle, car on découvre dans ce livre les imbrications des deux civilisations que les idéologues tentent d'opposer malgré les faits et l'histoire, que ce livre relate avec brio.




Cette fracture entre l'orient et l'occident (titre d'un joli livre de Georges Corm, que je vous conseille), plus spécifiquement entre l'europe et l'islam, le livre de Cardini tente de la mettre à mal tant elle est une construction fantasmatique, à bien des égards. Quand Charlemagne, dans la Chanson de Roland, se bat contre les Sarrasins au visage noir, il s'agit en réalité des basques qu'on a mués en musulmans, l'actualité des Croisades oblige. Quand on fait des musulmans un peuple belliqueux, on oublie bien vite que c'est un peuple civilisé, raffiné, capable et lettré, qui pendant bien longtemps, a tenu la dragée haute à toutes les autres civilisations. Jusqu'au 17e siècle, les artisans musulmans avaient un savoir-faire hautement supérieur à celui des artisans européens. Il en va de même pour la science. Mais ce livre n'est pas une apologie bête des qualités de la civilisation musulmane, ce qui reviendrait à opposer de nouveau europe et islam. Il s'agit plutôt de montrer que des européens ont participé à l'histoire de l'islam, de même que des musulmans ont participé à l'histoire de l'europe. La belle étude d'Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, va dans ce sens. Bref, ce livre est une expérience, plus qu'une simple lecture: on en sort expérimenté sur l'homme, sa bêtise, et la grandeur de la réalité face à l'idéologie, en plus d'être armés de vastes connaissances sur l'islam et l'europe, dans leurs relations étroites et distendues, selon les époques.

  • Europe et Islam, Franco Cardini, Points Seuil, 7,8€

Livres autour de Muhammad Asad

Le désir d'Orient a parfois amené certains orientalistes à une conversion à l'islâm, même de nos jours. On voit par exemple un des fondateurs de l'ensemble musical al-Kindi, Julien Weiss, se convertir à l'islam et être renommé pour l'occasion Jalâl ad-Dîn, en hommage au sufî Rûmî. Le hasard fait bien les choses, puisque ledit Muhammad Asad, avant d'arborer un tel nom, s'appellait Leopold... Weiss ! Quoi qu'il en soit, son parcours semble avoir intéressé une chercheuse, Florence Heymann, qui publie conjointement une biographie du personnage et ses carnets de voyage.




La vie de Muhammad Asad est remarquable sur bien des points: il fut non seulement un bon connaisseur de l'islâm, maniant fort bien l'arabe (il a été traducteur du Qur'ân, et auteur de nombreux ouvrages sur l'islâm et ses sources), mais il fut aussi un des hommes à l'origine du Pakistan, province de l'Inde devenue le refuge des musulmans de ce pays. L'histoire de Leopold Weiss, c'est l'histoire d'une dévotion totale à la cause de l'islâm et aux musulmans. C'est aussi une histoire fascinante: un journaliste autrichien qui abandonne ses attaches européennes pour se consacrer à ses convictions, dans une époque mouvementée (l'entre deux guerres).




A n'en pas douter, il fut un des alliés de valeur de l'islâm, dont la conversion est un enrichissement pour les musulmans et les non-musulmans. Les musulmans peuvent d'ailleurs mieux connaître cet homme hors du commun par son livre, Le chemin de la Mecque, qui est une lecture appréciée des musulmans.




Leopold Weiss est un personnage fascinant tant pour les musulmans, qui apprécient son engagement et sa conversion sincère, que pour les non-musulmans, pour lesquels il représente l'idéal de l'orientaliste, malgré sa vision claire et rationnelle des évènements du monde islâmique. A ce titre, ce n'est pas un orientaliste de plus, mais c'est un homme d'action, qui met en pratique ses convictions et ses principes en tant qu'homme politique, qu'ambassadeur du Pakistan à l'ONU. En cela, il a été bien plus qu'un simple amoureux de l'Orient ou un chercheur charmé par son objet d'étude. Tout cela rend sa conversion bien plus intéressante, et en fait un personnage atypique, ce qui devrait inciter quiconque à se pencher sur l'histoire de cet homme.

  • Un Juif pour l'islam, Florence Heymann, Stock, 21,5 €
  • Un Proche-Orient sans romantisme: Journal de voyage, Léopold Weiss, traduit par Florence Heymann, CNRS, 19€
  • Le Chemin de la Mecque, Muhammad Asad, Fayard, 23€

jeudi, juillet 07, 2005

Nouvelle traduction des Mille et une nuits

Quand, en 1704, Antoine Galland traduit une partie des Mille et une nuits, le succès est grand, et jusqu'à maintenant, la réputation de ce recueil ne s'est pas démentie. Pour preuve: une édition intégrale va paraître progressivement aux éditions de la Pléiade, traduite par André Miquel (traducteur de nombreuses oeuvres littéraires du patrimoine arabe chez Actes Sud Sindbad dont le Dîwân de Majnûn) et Jamel-Eddine Bencheikh. Le premier volume vient juste de paraître et contient 328 nuits. Deux autres volumes sont donc attendus.




En apprenant la parution de cette traduction, je me suis demandé ce qui la différenciait de celle déjà éditée en trois tomes chez Folio/Gallimard, sachant que ce sont les mêmes traducteurs. La différence est grande puisque l'édition qui nous occupe maintenant a pour ambition de restituer l'intégralité des contes, ce qui n'a jamais été fait en français jusque-là. Les trois tomes déjà édités sont en fait une matière introductive incomplète, qui devait ouvrir à l'édition en Pléiade. Par rapport à l'édition de Galland, ce nouveau travail va au fond du texte, sans censurer les passages croustillants qui évoquent la sexualité, et un travail textuel a été effectué tenant en compte les nombreuses variations entre les différents manuscrits disponibles. On pourra en déplorer le prix élevé (près de 55€), mais le travail réalisé semble considérable, et supérieur aux autres éditions telle celle de René Khawam chez Phébus, qui se contente du manuscrit arabe dit "Galland", qui est fautif et incomplet. Je vous renvoie par ailleurs à l'émission de France Culture "Les mardis littéraires", consacrée aux Mille et une nuits, avec pour invité André Miquel, entre autre.

  • Les Mille et une nuits, Tome 1, Nuit 1 à 327, André Miquel et Jamel-Eddine Bencheikh, La Pléiade/Gallimard, 57,5€